Ce qui est arrivé ce matin-là
Le monte-charge dessert le niveau de stockage depuis l'ouverture de l'atelier, en 2014. Ce matin-là, Pierre Martin, qui tient l'accueil, déplaçait une palette de chutes de noyer destinées à des boîtes de rangement commandées par une librairie de la rue Charrue, et il avait prévu de finir avant l'arrivée du camion de livraison, attendu à 9 heures sur le quai. La sangle a lâché à mi-hauteur, sans prévenir. Le carton a basculé, heurté la rambarde, et les morceaux se sont répandus sur trois mètres de pavés, entre le portail et la porte de l'atelier.
Personne ne se trouvait dessous.
Manon Petit, qui suit les achats, a entendu le bruit depuis le bureau du premier étage et est descendue en courant. Il a fallu vingt minutes pour dégager le passage, balayer les éclats et vérifier qu'aucune lame de scie n'avait été touchée dans la bousculade. Aurélie Petit, en charge des devis, est arrivée à 9 h 15 pour une signature de commande et a trouvé la cour pleine de monde, ce qui a repoussé le rendez-vous d'une bonne demi-heure. Rien de cassé, sinon l'horaire et l'ordre de la journée.
Les sangles, une par une
Le lendemain, Manon Petit a repris le registre des sangles et des élingues utilisé depuis 2014, et le compte était vite fait : sur vingt-deux sangles en service, neuf portaient une date de contrôle dépassée de plus de six mois. Aucune n'était déchirée, mais trois présentaient des coutures légèrement gonflées, ce qui suffit à justifier un remplacement.
Onze sangles ont été commandées chez un fournisseur de Quetigny pour 214 euros et 60 centimes, reçues le 19 mars. Les autres, en bon état, ont reçu une étiquette plastifiée portant la date de mise en service. Un pointage a lieu désormais le premier lundi de chaque mois, à 8 h 30, avant l'ouverture au public, il prend onze minutes montre en main et il se fait à deux pour éviter les oublis. Manon Petit le note dans un cahier à couverture bleue rangé dans le tiroir du bas, à gauche du plan de travail.
Le passage de la cour
La cour du 92 quai du Commerce sert à la fois d'entrée pour les clients, de zone de chargement et de raccourci vers l'atelier, et c'est ce mélange qui a rendu l'incident visible, parce qu'un visiteur qui remontait du marché des Halles a failli recevoir un morceau de noyer sur l'épaule et qu'il est resté un quart d'heure à discuter, ce qui a fini de désorganiser la matinée. Il n'a rien eu.
Depuis le 23 mars, deux bandes jaunes au sol délimitent une zone de dépôt de 1 mètre 80 sur 3 mètres, devant le portail. Un panneau mobile, installé à demeure, indique que le passage est fermé pendant les manutentions, et il sort à chaque montée ou descente de charge, soit entre six et dix fois par jour. Cela n'a pas plu à tout le monde : deux clients habituels, venus déposer un fauteuil à restaurer, ont dû attendre dehors sous la pluie, le 26 mars. Ils sont revenus le lendemain, et Pierre Martin les a reçus avec un café et des excuses, ce qui n'a réglé ni la pluie ni l'attente.
Ce que ça change pour les voisins
Le bruit des manutentions, lui, a augmenté, et les chariots passent maintenant sur un revêtement caoutchouté posé en avril sur les vingt mètres de cour, pour amortir les chocs.
Un riverain du quai, installé au-dessus du magasin de tissus voisin, avait déposé une remarque écrite auprès de l'atelier le 2 avril, signalant des vibrations dans sa cuisine entre 8 heures et 9 heures. La réponse a été un décalage des chargements lourds après 9 h 15, sauf urgence, et le même riverain est venu constater le 15 avril que le bruit avait baissé. Il l'a dit à Manon Petit, qui l'a noté sans en faire davantage. Le quartier compte peu d'ateliers de cette taille encore en activité entre la rue Jeannin et le boulevard de Brosses. Ce qui arrive dans une cour se sait en deux jours, parfois moins, et se raconte longtemps après que les détails techniques ont été oubliés.
Deux mois plus tard
Le 21 mai, un contrôle interne a été mené sur les quatre postes de travail, sans qu'aucune non-conformité majeure soit relevée, et le cahier bleu comptait alors deux pointages complets, avec des observations courtes et lisibles.
Le monte-charge, lui, continue de servir. Une révision a été faite le 9 juin par une entreprise de Longvic, pour 380 euros, incluant le remplacement du câble de traction et le graissage des poulies. La sangle d'origine, celle qui a lâché, est accrochée au mur de l'atelier, à côté de la scie à ruban, et elle sert de rappel, pas de décoration. Aurélie Petit a repris les devis avec les mêmes délais qu'avant, mais l'atelier ne prend plus de commandes dont la charge dépasse 80 kilos sans passage préalable par la cour. Deux clients ont renoncé en juin pour cette raison. Le travail continue, avec un peu plus de temps entre chaque étape et un peu moins d'improvisation le matin.