Un retard reconnu le 28 septembre
Le 28 septembre, salle des Trois-Forges, l'adjoint aux mobilités a reconnu que la livraison du tronçon entre la place de la République et le pont de la Concorde glissait de juin à février 2027, des fouilles archéologiques imprévues sous la chaussée, à hauteur du numéro 74, expliquant ce décalage de quatre mois que personne dans la salle n'a semblé découvrir ce soir-là.
Aurélie Petit établit les devis chez Rhapsodyworks SARL. Son atelier se trouve au 92 quai du Commerce, à trente mètres de la zone barrée, et elle a refait ses comptes dès le lendemain matin sans attendre qu'on le lui demande. Trois livraisons étaient calées sur une rue propre pour la rentrée. Elle les décale à la main, une par une, et elle note tout dans un carnet à spirale qu'elle garde près du téléphone.
Le bruit commence à 7h50.
Livrer, poncer, recevoir : trois problèmes distincts
Les livraisons sont devenues un casse-tête matériel, parce que le camion ne peut plus se garer devant la porte et qu'il s'arrête désormais rue Berbisey, à quatre-vingts mètres, ce qui oblige à porter à dos d'homme des pièces qui ne sont pas toujours légères. Une commode ancienne en chêne massif pèse parfois quarante-cinq kilos. Une bibliothèque démontée pèse moins, mais prend du volume, et il faut deux passages. Manon Petit, qui gère les achats et les entrées de bois, a réorganisé les créneaux : les grosses pièces partent le mardi, quand la rue est fermée aux voitures mais ouverte aux charrettes à bras, et les petites le vendredi matin avant 11h.
Le bruit, ensuite. Le marteau-piqueur démarre dix minutes avant l'ouverture légale du chantier et s'arrête vers 16h30. Pierre Martin reçoit les clients dans une pièce où il faut hausser la voix, et deux rendez-vous ont été annulés la semaine dernière parce que les personnes ne s'entendaient pas parler au téléphone. Il a installé un panneau à l'entrée. Quatre mots, et il assume le côté brut : « Sonnez, on n'entend rien. »
La poussière, enfin, entre par les jours des fenêtres et se dépose sur les pièces en cours de finition. Un ponçage terminé lundi doit être recommencé mercredi. C'est du temps perdu, pas de la malfaçon, et cela ne se facture à personne.
Les arrangements minuscules du quartier
Chacun s'arrange comme il peut, sans demander d'autorisation à quiconque : le boulanger de la rue de la Liberté a avancé sa fournée de 5h30 à 4h45 pour que les clients du petit matin ne croisent pas les engins, le caviste du 81 a posé une planche sur le trottoir défoncé pour faire rouler son diable, et un coiffeur de la rue Chabot-Charny a fermé le lundi, jour des gaines électriques, pour ouvrir le dimanche matin à la place. Ces ajustements ne figurent dans aucun registre. Ils tiennent pourtant la rue debout depuis quatre mois.
Rhapsodyworks a déplacé son établi de finition à l'arrière, dans l'ancienne remise, pour échapper au vacarme. Douze mètres carrés, une seule prise, une rallonge de vingt mètres pour brancher la scie à onglets. Cela fonctionne mal. Cela fonctionne. L'atelier travaille quai du Commerce depuis 2014 et il n'est pas question de partir pour quatre mois de travaux.
Ce que disent les quatre commerces voisins
J'ai poussé la porte de quatre commerces entre le pont de la Concorde et la rue Danton. Tous tiennent le même discours, à quelques nuances près : la fréquentation a baissé, mais moins qu'on ne le craignait d'abord, et ce sont les passages de l'autre rive qui manquent, pas les habitués. Une libraire de la rue Monge estime la perte à un quart de son chiffre sur septembre, sans vouloir donner de montant précis. Un réparateur de chaussures affirme au contraire avoir gagné des clients, parce que les gens marchent davantage et s'arrêtent plus volontiers.
Le sujet qui revient le plus souvent n'est pas l'argent. C'est l'information. Les panneaux annoncent une fin de chantier « fin 2026 » ; la mairie parle maintenant de février 2027, et entre les deux il y a un hiver entier que personne n'avait budgété, ce que résume assez bien un restaurateur de la place Émile-Zola qui a demandé à ne pas être nommé : « On nous prévient au compte-gouttes, et toujours après coup. »
Les recours possibles, et ceux qui n'existent pas
Plusieurs artisans ont évoqué une indemnisation. La chose est possible, en théorie, pour les entreprises qui subissent un préjudice direct et démontrable du fait d'un chantier public ; elle suppose des pièces, baux, bilans, attestations de baisse d'activité, courriers datés, et une procédure longue dont l'issue n'est jamais acquise. Je ne suis ni juriste ni comptable ; je répète ce que trois personnes m'ont raconté, dont deux ont renoncé en cours de route.
Un menuisier du faubourg Raines a calculé que le montage du dossier lui prendrait onze heures. Il a préféré les passer à raboter des chants. On peut le comprendre, même si le calcul se discute, et il n'est pas le seul à avoir tranché ainsi.
Reste la solution que personne n'aime entendre : attendre, s'organiser, prévenir les clients avant qu'ils ne découvrent la rue barrée. Rhapsodyworks a ajouté une ligne en bas de ses devis, qui indique que l'accès se fait à pied depuis la rue Berbisey et que les délais de livraison peuvent varier de quelques jours. C'est peu. C'est honnête.
Ce qui restera quand les barrières partiront
Le chantier passera, la chaussée sera refaite, les rails posés, les arbres replantés, et l'on oubliera assez vite les quatre mois de poussière et de marteau-piqueur ; il restera une génération de commerçants qui aura appris à travailler avec une rue à moitié fermée, et une habitude, celle de vérifier deux fois plutôt qu'une l'état de la voirie avant de promettre une date à un client.
Le 92 quai du Commerce ouvrira toujours du lundi au jeudi de 8h30 à 17h30, et le vendredi jusqu'à 15h00. On peut appeler le 03 25 77 16 62 ou écrire à [email protected]. Les devis se font sur place, à pied, comme tout le reste en ce moment.